Restitution du Sodavi Île-de-France

13/12/2019

politique

Une image. Juste une image. Pour le ministère de Franck Riester, c'est tout ce qui reste des interventions des artistes invité·es à s'exprimer lors de la soirée de restitution du Sodavi Île-de-France.



Le 22 novembre, La Buse était invitée à participer à la clôture du Schéma d’orientation pour le développement des arts visuels, un dispositif de concertation avec les « acteurs des arts visuels » visant à faire évoluer les politiques publiques en la matière.



Contrairement à ce qui est écrit dans l'article, il n'y a eu qu'une seule performance pour trois prises de parole. Les artistes présent·es n'ont pas déroulé une « programmation artistique », ils·elles se sont exprimé·es pour donner leur avis, leur analyse, et cette analyse était très clairement critique.



Après une heure de discours officiels, non pas lénifiants mais lourds d'une langue de bois que nous ne pouvons plus entendre, c'était le moment que tout le monde attendait. Du côté du ministère, il n'en reste rien. Il faut croire que nous n'avons pas les mêmes attentes. Qui s'en étonnera ?



Heureusement, nous avons nos propres médias. Pour *DUUU, nos amies de ForTune ont couvert l'événement.
Cliquez ici et sélectionnez le fichier #4 ForTune au Sodavi #2 dans le player.
Pour écouter la *prise de parole* de Nelson Pernisco du collectif Le Wonder, allez à 31'10'' ;
Pour écouter la *prise de parole* de Nour Awada, du LAP, allez à 37'11'' ;
Pour écouter la *prise de parole* d’Émilie Moutsis de La Buse, allez à 38'33''.



P.S. : ne lisez pas le discours du directeur régional des affaires culturelles, seul fichier disponible en version PDF sur le site du ministère.



Lisez le nôtre ici :



La Buse a été invitée en tant que collectif à observer le SODAVI tout au long de la phase de concertation publique. Ce soir, pour la restitution, il nous a semblé important de faire un retour sur ce qui a été expérimenté et de tenter une opération de déconstruction critique.


Avant toute chose, nous remercions les personnes qui ont travaillé au bon déroulement du SODAVI et qui ont permis que l'accueil, le suivi et la communication soient d'une grande qualité. Nos critiques ne s'adresseront pas aux travailleuses et aux travailleurs qui ont accompli au mieux ce qui pouvait l'être dans le cadre de ce dispositif.



En tant qu'artistes, notre rôle était d'orienter les débats vers ce qui nous semblait le plus urgent.



Les urgences sont :



L’ambivalence du statut d’artiste-auteur (entre propriété, indépendance et salariat),
La rémunération,
Les discriminations,
L’espace de travail physique mais aussi symbolique (à savoir une création coincée entre l’institution et le marché),
La prédominance des intérêts privés.

Des ateliers ont été menés pour faire remonter des questionnements et des préconisations. Autour de la table, par groupes de dix personnes environ, nous avons évalué nos difficultés, imaginé des solutions et échangé entre artistes, dirigeants de centres d'art, agents du ministère de la Culture et autres acteurs des arts visuels.
Le SODAVI nous a permis de nous rencontrer, de nous connaître, de faire réseau. Il a permis que la parole des artistes-auteurs soit portée là où elle n’était pas entendue. En cela, il a atteint son premier objectif, à savoir, je cite : « Consolider la mise en réseau et la coopération des acteurs des arts visuels sur le territoire régional ».



Mais le SODAVI devait également (je cite à nouveau) « permettre d’établir des préconisations pour le développement et la structuration du secteur et accompagner l’adaptation des outils de politiques publiques aux nouvelles réalités des parcours des artistes ».



Arrêtons-nous un instant sur cette grande ambition. Que signifie le sigle SODAVI ? C’est un acronyme pour « Schéma d'Orientation pour le Développement des Arts Visuels ».
Nous savons que les mots comptent, or ce vocabulaire technocratique nous confine d'emblée dans le champ sémantique de la langue de bois. Il nous dépossède de nos propres façons de penser :
Schéma d'orientation,
Ancrage territorial,
Nouvelles réalités des arts visuels,
Plan d'action partagé.
Ces expressions sont symptomatiques d'une institution qui sait qu'il faut changer quelque chose (puisque ça craque de partout) mais qui tient avant tout à conserver la structure en l'état.
De quelle structure parlons-nous ? Des grandes écoles d'art, du mécénat d'entreprise, du marché de l'art, du ministère de la Culture.



Analysons le thème qui a été retenu pour orienter les chantiers du SODAVI Île-de-France : « Le parcours de l'artiste ». Il est significatif de constater qu'il nous a été demandé de discuter dans les limites d’un parcours symbolique qui commence aux Beaux-Arts de Paris, lieu de lancement de la phase de concertation, et qui s’achève ici-même, au Palais de Tokyo, lieu de clôture du dispositif. Un parcours symbolique, effectif ; un cadre minuscule qui délimite l'art contemporain censé représenter la création actuelle.
J'ai lu cette semaine dans le catalogue de l'exposition Une scène française, qui se déploie en ce moment sous nos pieds, la phrase suivante : « Contemporain est un mot transitif et par conséquent relationnel. On est contemporain de quelque chose ou de quelqu’un ».



Ce soir, nous sommes contemporains du mouvement des Gilets jaunes. Nous sommes contemporains de la casse des retraites et de l’hôpital public. Nous sommes contemporains du soulèvement de Hong-Kong, des manifestations au Chili, au Liban, en Iran, en Grèce… Au stade où nous en sommes, nous savons que c'est le cadre qu'il faut changer.



Lors du SODAVI, nous avons également parlé de notre « ancrage territorial ». Ce langage administratif ne nous a pas inspirés outre mesure et nous avons pu remarquer que la question du territoire n'a pas été beaucoup débattue, si ce n'est pour évoquer les tensions qui se cristallisent autour du prix du foncier en Île-de-France et la difficulté à trouver un atelier pour travailler. Qu’à cela ne tienne, profitons de cette soirée pour parler du centre de gravité artistique du territoire francilien, et plus particulièrement de ce secteur géographique qui regroupe le Palais de Tokyo, le Musée d'art moderne de la ville de Paris, le musée du Jeu de Paume, le Petit et le Grand-Palais, la fondation Ricard pour l'art contemporain et l’hôtel Meurice, qui sont autant de bastions d'un art marchandisé et privatisé.



Nous sommes nombreuses et nombreux à défendre une autre vision du travail artistique et de la création. Face à ces structures, notre lutte est déterminée par la conviction que des outils politiques sont nécessaires pour mettre un terme aux situations de harcèlement, aux abus de pouvoir, à l’exploitation ; pour rendre la rémunération obligatoire et proportionnée au travail fourni. La Buse élabore des outils. Nous travaillons depuis deux ans sur des préconisations pour la refonte du statut des artistes-auteurs et pour l’amélioration de leurs droits sociaux. Elles seront rendues publiques au printemps.



En attendant, le SODAVI ne doit pas se laisser enfermer dans un dossier qui sera posé sur une étagère et jamais ouvert. Nous avons apprécié de pouvoir partager nos thèses et nos réflexions avec des amis, des collègues et des décideurs. Nous souhaitons désormais que soient mises en application les préconisations qui ont été formulées, notamment, en ce qui nous concerne, une prise de position claire de l’institution sur l’extension du régime des intermittents aux artistes-auteurs.



Terminons sur la grande absente du SODAVI : la politique. Toute démarche d'organisation a un aspect nécessairement conflictuel, invisibilisé par les initiateurs de ce type de dispositif. Une concertation sérieuse prendrait en compte les divergences d'intérêts qui opèrent au sein de cet ensemble hétérogène désigné sous le vocable vague d'« acteurs des arts visuels ». Nous, les travailleuses et travailleurs de l'art, dont les artistes, les installatrices et installateurs, les commissaires, les médiatrices et médiateurs, les critiques, les historiennes et historiens de l’art, n'avons pas forcément les mêmes intérêts ni les mêmes problèmes que les institutions que nous avons citées. Une démarche responsable serait d'assumer ces conflits et de se confronter aux contradictions qui travaillent le monde de l'art.




TEXTE VIDÉOPROJETÉ :



Contre les méthodes inopérantes,
La Buse propose l'auto-organisation
et la reprise en main du monde de l'art
par ses travailleuses et travailleurs.